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TRI YANN - Album « Marines »


Les Tri Yann sont les champions d'un celtisme universel. Les choses de la vie on les rêve, on les chante, on les embellit par la grâce prophétique d'une petite mélodie que jadis fredonnaient les gens de mer ou de rien du tout, on les fait voyager. Souvent très loin.
Les Tri Yann chantent en breton mais également en français, et même en verlan, peu importe, et leur instinct tribal fait toujours éclater les mots dans l'émotion. Ils sont liés corps et âme à l'Ouest, l'Ouest mythique des chasseurs d'horizon, la Bretagne tendue vers ses légendes, endolorie par le deuil de la mer, souillée, bétonnée, désertifiée, la Bretagne perdue, retrouvée, rêvée, à venir.
La nostalgie des Tri Yann, bien vivante, est d'abord une fidélité passionnée à l'histoire de ce peuple nomade, éparpillé, trop souvent mis à contribution par les puissants, trop souvent malmené au prétexte qu'on est rudes, là-bas, et qu'on fait front. C'est vrai, mais à quel prix?
La Bretagne a changé, les Tri Yann évolué. Depuis La Jument de Michao ou Pelot d'Hennebont, ils en ont traversé des villages, et vu des contrées imaginaires surgir de pays à feu et à sang. Bardes ils le sont, bardes modernes, ils ne s'étiolent pas dans une bretonnerie du dimanche, bornée par des mièvreries de folklore et l'idée qu'autrefois c'était mieux. Ils font connaître les héros, les humbles héros du temps ordinaire, cheminant par monts et par flots. La quête identitaire qu'ils poursuivent englobe en toute harmonie les heures présentes et passées. Sur leurs vaisseaux quelque peu fantômes on trinque à la cervoise, certes, mais en se racontant des courses à donf de Kawa 500.
Et Ian, le pélegrin de leur album précédent, rappelez-vous, rejoignait Compostelle en U.L.M. et croisait aussi bien les filles d'une Irlande irréelle que les soldats d'une Sarajevo livrée aux tirs bien réels des snipers.
Avec Marines, on est en Armor. C'est un album à la gloire des loups de mer et parfois des louves. A la gloire de la mer qui fait chanter et pleurer. C'est un carnet de souvenirs océaniques, tachés de rouille, de sang, de larmes, datant des grands voiliers. Rien que des chants marins, des mélodies glanées en Irlande, au Pays-de-Galles ou chez nous. Jadis on allait au large, on piquait la baleine, on découvrait des îles et des continents, on mourait à la bataille, on rossait l'Anglais, on se noyait modestement en revenant au port. Et cet héroïsme au jour le jour ne marquait ni les flots ni la mémoire, il allait de soi, de père en fils. On s'habillait de noir toute l'année, et joyeux drilles on savait l'être les jours de Pardon.
Marines invente une mémoire à ces travailleurs de la mer et du vent, tantôt des baroudeurs, tantôt des enfants mal nés : Louis-Marie Jossic, moussaillon du bagne flottant la Bretagne, en principe un navire-école; Jacques Cassard, un corsaire de la trempe de Surcouf, aussi violent et bon garçon ; Alan Stephan, le légendaire tavernier au long cours de Port-Tudy, en l'île de Croix ; mais aussi les muses océanes : Marie-Jeanne Gabrielle, une fille de l'île de Sein, la belle Virginie qu'il faut quitter ce soir car le bateau n'attend pas.
Magnifiques, parfois bouleversants, ces chants de mer, avant tout des chants humains, racontent la vie telle que les gens de la côte l'enduraient autrefois pour assurer la dignité du gîte et du couvert. Pour le meilleur et souvent pour le pire, à-Dieu-vat. Mais si j'aime les airs à virer, à hisser, à boire, à conter fleurette, à rester vivants contre vents et marées, musiques témoins d'une époque où bel et bien la mer prenait l'homme, sans que l'administration s'en émeuve, j'ai une préférence pour Sein 1940, la plus moderne de ces ballades océaniques, une évocation de l'incroyable ralliement des Sénans à de Gaulle, cent trente hommes emmenant leurs barques en Angleterre afin d'incarner la France libre, eux des Bretons, les mal aimés de la République.
De tous les albums des Tri Yann, Marines est-il le plus beau ? Affaire de goût. C'est sûrement le plus mystérieux. La mer est toujours un secret magique à dévoiler, un rite de passage. Il faut écouter Marines dans le noir, aux heures indues de la nuit, en regardant les étoiles. Vous entendrez des messages profanes, féeriques, de bonnes nouvelles venues du bout du monde, mais d'où ? Elles donnent confiance dans l'au-delà comme dans l'être humain. C'est lui qui sauve le monde.
Yann Queffélec

ÉVENEMENT:
Une édition limitée de l'album "Marines" regroupant dans un "carnet de chansons" le cd lui-même et les textes des chansons accompagnés de photos et documents les illustrant...

 

Revue de presse
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WORLD n°2 (Été 2003)

TRI YANN
Marines
(Marzelle/Sony Music)

"Whisky whisky et puis tout va bien / C'est le meilleur remède pas besoin de médecin", chantent les trois Jean, Tri Yann en breton, dans un hommage vibrant et facétieux à un "héroïque tavernier" de l'île de Groix. Les Tri Yann chantent cette fois la mer, ou plutôt les hommes (et les rares femmes) qui en vivent, qui en rêvent. C'est-à-dire ces marines de pêche, de guerre, d'exploration, qui ont sillonné l'Atlantique dans les deux sens, du XVIIième au XXième siècle. Les huit membres de Tri Yann (et non pas trois, vous vous en doutez) manient ici avec une rare élégance cet art de la musique ancienne réinventée qui fait le style de ce groupe de la Loire-Atlantique fondé il y a une trentaine d'années. Les Tri Yann réadaptent encore une fois la tradition bretonne des kan ha diskan festifs et des gwerziou mélancoliques pour raconter des épopées mémorables, des récits de travail implacable, de naufrage désespéré quand ils ne célèbrent pas les voiliers d'antan. Il y a aussi cet épisode courageux de 150 hommes de l'île de Sein ralliant en barque l'Angleterre le 19 juin 1940, le lendemain de l'appel à la résistance lancé par le général de Gaulle. La musique de Tri Yann tient en éveil la mémoire bretonne tournée vers le large, cette identité nourrie par l'océan prometteur et inquiétant à la fois. Marines, cela veut dire aussi la reprise de complaintes québécoises, écossaises ou américaines, le chagrin d'un amour délaissé que les chansons à boire tente de noyer.
Bouziane DAOUDI
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LE MONDE DU 26.09.03

Tri Yann
Marines

Les chansons de marins et de voyages au long cours sont un pan important de la culture bretonne et, au-delà, des territoires vers lesquels les hommes de l'Ouest se sont tournés. Tri Yann, groupe historique du renouveau musical de la région - et de sa modernité - depuis 1971, consacre à cette thématique son nouvel album, en « douze tableaux qui parlent des marins et des corsaires, des côtes et des îles ». Que ce soit avec des adaptations d'airs du répertoire ou des compositions, Tri Yann ne donne jamais dans l'authenticité de façade ou la mise au goût du jour, tout en parvenant à faire résonner voix et instruments de façon totalement actuelle. Synthèse réussie d'acoustique et d'électricité, portée par des chants glorieux sans pour autant être emphatiques, la musique de Tri Yann cadre idéalement à ces évocations de lieux, de personnages ou le rappel d'épopées des mers. La superbe photographie de pochette d'Anita Conti et le livret illustré complètent à ravir la musique.
Sylvain Siclier
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